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Conatus

Martine Aubry et le "post-matérialisme"

6 Juillet 2009, 18:12pm

Publié par Schneckenburger

Le Monde du 5-6 juillet 2009 titre en une : « Martine Aubry assigne au PS l'ambition d'inventer le post-matérialisme. »

Le journal du soir a raison de mettre l'accent sur ce qui n'occupe que quelques lignes dans l'article, là où il aurait pu relever des points d'une plus grande actualité, comme le fait que Martine Aubry annonce en plein débat sur l'allongement du temps de travail que « la gauche a eu tort de ne pas faire la réforme des retraites, mais la droite a fait une réforme injuste (…) »

Le post-matérialisme serait alors le nouveau grand projet de société. Pourquoi Le Monde y décèle effectivement un axe décisif de la redéfinition du projet du parti socialiste ? Parce que ce concept constitue bien une rupture avec l'identité idéologique du mouvement ouvrier, et plus généralement d'un long courant d'émancipation, né dans l'antiquité, revivifié aux Lumières et porté depuis le XIX° siècle par le marxisme et les divers courants socialistes.

Que l'on ne s'y trompe pas, en parlant de « post-matérialisme », Martine Aubry fait d'une pierre deux coups : elle semble s'attaquer à la société capitaliste, reposant sur la consommation de masse effrénée, mais en même temps elle rompt avec toute une tradition philosophique et politique du mouvement ouvrier.

Revenons tout d'abord sur le sophisme simpliste qui consiste à associer implicitement le capitalisme et le matérialisme : car s'il faudrait passer à la pensée du post-matérialisme pour penser l'avenir, c'est que Marine Aubry attribue les excès du capitalisme à une conception erronée du matérialisme en proposant « une société qui s'intéresse au bien être et au bien vivre ensemble, et pas seulement au bien avoir ». Voilà le sophisme : réduire le matérialisme au « bien avoir », à la recherche immodérée de la possession de biens, bref à un matérialisme de la consommation. Sophisme d'autant plus redoutable que s'il correspond à une définition commune du mot matérialisme, c'est précisément du fait que le matérialisme a été l'objet d'un détournement de sens de la part des puissances idéologiques pour en faire oublier toute la charge émancipatrice et révolutionnaire. Car ce sont ceux-là même qui accusent le matérialisme de la recherche éperdue des plaisirs matériels censés inférieurs à une vie spirituelle qui en même temps ont accompagné et glorifié un mode de production et d'échange fondé sur la seule notion d'intérêt personnel.

Pourtant le matérialisme a d'abord été une pensée de l'émancipation tournée précisément contre les dominations idéologiques. Épicure fait du matérialisme une arme contre l'obscurantisme de son époque, et jusqu'aux Lumières, le matérialisme est rarement distingué de l'athéisme. Car le principe du matérialisme est très simple : c'est une philosophie qui entend expliquer le monde sans recourir à d'autres principes que le monde lui-même. Autrement dit, pas de Dieu, pas de valeurs en dehors de notre monde devant lesquelles nous devrions abdiquer. D'Épicure à Marx, la règle est la même : pour comprendre la raison d'être du monde, il faut retourner aux conditions réelles, c'est-à-dire matérielles, de son existence.

La portée politique en est d'importance : il n'y a pas un monde des idées pures détaché des conditions réelles de leur émergence, autrement dit il n'y a pas de combat d'idée séparé des forces sociales qui les portent. Pour le mouvement ouvrier la leçon est capital : on ne sépare jamais un principe de ses conditions de réalisation, il ne sert à rien d'en appeler aux valeurs comme si elles dépassaient les clivages de classe. On a longtemps reproché à Marx sa critique des droits de l'homme en lui opposant leur valeur universelle. Mais ce que relève en premier lieu Marx, c'est que l'idée de droits de l'homme doit prendre en compte la situation sociale des individus qui pourront en disposer. Il ne sert à rien de proclamer l'égalité en droits si l'on ne permet pas aux individus d'en disposer en faits. La question politique consiste alors à prendre en compte la dimension matérielle de la vie, celle qui repose sur des besoins réels et des rapports sociaux. Et Marx de conclure dans sa Contribution à la critique de la philosophie du droit de Hegel :
« L'émancipation humaine n'est réalisée que lorsque l'homme a reconnu et organisé ses forces propres comme forces sociales et ne sépare donc plus de lui la force sociale sous la forme de la force politique. »
Entendons par là, quand il fait correspondre une Déclaration (politique) des droits avec une transformation sociale. On voit combien Martine Aubry se situe à l'opposé de cette analyse, et conclut très logiquement en réduisant l'ambition de transformation sociale à la seule prise en compte des droits et des seules valeurs moralisatrices de respect : « la société doit faire de chacun un être porteur de droits et de respect des règles et des autres. »

On voit bien alors que le post-matérialisme de Martine Aubry constitue plus une rupture avec cette tradition de l'émancipation réelle que la critique de la société capitaliste et productiviste. Elle pose l'horizon de sa réflexion comme suit : « le socialisme est né du rapport capital-travail dans l'entreprise. Nous l'inscrivons désormais dans un rapport capital-travail-Nature. » On pourrait croire que la référence à la nature ne bouleverse pas la conception matérialiste qui consistait précisément à se rapporter à la réalité du monde. En un sens, le constat de la crise écologique fait partie de la réalité. Mais la référence à la nature a toujours été ambigüe dans les projets politiques. Elle est à la fois ce qui peut fonder l'égalité, égalité naturelle des hommes face aux inégalités sociales, et en même temps ce qui peut constituer la justification des dominations sociales : la main invisible du marché élevée au rang de principe naturel. Plus profondément, il y a eu un matérialisme qui s'est reposé sur l'idée de Nature, mais précisément il n'a pas été un matérialisme émancipateur dans la mesure où il a conduit à figer les hommes dans des rapports qui, parce que naturels, échappaient à leur maîtrise et à leur capacité d'émancipation. C'est en référence à cette Idée de nature que l'on a pu penser l'inégalité homme-femme. Ce matérialisme resurgit aujourd'hui dans certains ouvrages de socio-biologie, parfois succès de librairie, rapportant nos émotions ou comportements à nos hormones ou à un prétendu instinct de l'espèce.

En faisant ainsi référence à la nature face au « rapport » capital-travail, Martine Aubry introduit une transcendance nouvelle, La Nature qu'il faudrait respecter et écouter, nouveau principe échappant aux rapports sociaux et antérieure à la raison humaine elle-même. Bref, elle introduit un nouveau principe théologique, et au lieu de post-matérialisme, elle réintroduit une perspective idéaliste.

Qu'une pensée de l'émancipation aujourd'hui se doive de prendre en compte la dimension écologique ne peut constituer à abdiquer devant une nouvelle puissance tutélaire qui serait la nature. La notion de planification écologique que nous portons ne se fonde pas sur un « respect » de valeurs absolues mais maintient l'homme, et l'homme engagé dans des rapports sociaux, à l'horizon de sa réflexion.
"Qui vit en citoyen peut écrire en philosophe. 

Mais, écrire en philosophe, c’est enseigner le matérialisme !" La Mettrie 1750

 

 

Commenter cet article

marike 06/03/2012 09:19


Bien avoir..devient bien-être ...il reste à ajouter bien -Etre, avec un E majuscule.


La Nature : vous arrivez à la métaphysique, car vous ne pouvez de la terre la comprendre.


Vous humilier enfin face à l'Inconnu, ou n'être que fourmi, pour avoir une toute petite chance de mieux comprendre vraiment la terre, vous-même et l'univers !

clovis simard 06/03/2012 03:04


Voir mon blog(fermaton.over-blog.com),No-25. - THÉORÈME DU TOUT. -  TU AIMES LE MONDE ?

marike 25/04/2010 09:29



Bonjour,


Je suis chrétienne unitarienne -disons Dieu et Jésus- et j'ai une toute autre idée du monde que vous. Elle n'est pas à la mode, j'en conviens, et c'est de la faute de l'homme, éternellement
boiteux.