conatus

Samedi 22 octobre 2005 6 22 10 2005 00:00
"Il vous reste cinq secondes pour vous décider : gardez-vous le gain de 123000 euros, ou tentez-vous le gain surprise, qui ce soir peut atteindre un million d'Euros ?" Sourire aux lèvres Jean-Pierre Delcroix la regardait tout en offrant son meilleur profil à la caméra deux. Virginie hésite. Encore un fois. Elle avait longtemps tergiversé avant de s'inscrire au concours. Elle a avait tout essayé avant. Mais depuis la perte de son emploi, l'interdit bancaire et la menace d'expulsion, plus grand chose ne s'offrait à elle. Oh, elle savait bien ce que valait ce genre d'émission. Il ne fallait pas être bien futé pour répondre. Jouer le jeux des attitudes convenues. Un peu d'émotion de temps en temps. Ils le lui avaient bien dit, pendant la première coupure publicitaire : prenez votre temps avant de répondre, ne cachez pas que vous hésitez. les téléspectateurs adorent partager ces hésitations. Comme d'autres, elle avait passé les premiers tests. Elle s'était sentie un peu ridicule pendant la séance de karaoké. Mais elle y avait engrangé ses premiers milliers d'euros. Puis vint l'échange avec les autres filles, censées convaincre les hommes parqués sur un ring, qu'elle en valait le coup. Elle avait simplement joué un peu franc jeu. L'annonce de ses difficultés financières avait ravi Jean-Pierre Delcroix : "en somme, Virginie, nous sommes votre dernier espoir ?". Elle n'avait pas pu s'empêcher de murmurer un timide oui, retransmis en direct en gros plan. Elle en eût honte. Puis les sélections successives l'avait laissée seule. Au dernier tour, elle l'avait emporté avec une réponse concernant la couleur de cheveux de l'actrice qui jouait dans urgences. Simplement parce que sa sœur lui avait dit qu'elle avait la même couleur qu'elle la veille. C'est sûr, avec ces 123000 € elle pourrait au moins rembourser les dettes, et peut-être se payer sa formation. Mais un million, c'était la fin définitive de la galère. Une maison à soi, du temps. La lumière, jusqu'alors un peu tamisée se fit violente, en même temps qu'un énorme Gong retentissait. "Alors, Virginie ? Votre réponse ?" "Le gain surprise" Sous un tonnerre d'applaudissement, la caméra fixe son visage en gros plan. En même temps que la caméra bascule sur Jean-Pierre Delcroix, le chauffeur de salle fait taire d'un geste le public. "C'est un gros gain possible, Virginie, mais vous risquez de tout perdre. Quel pari ! Vous le tentez quand-même ?" "Oui" "Voyons alors si vous aviez raison..." La musique du générique démarre, pendant que le public réchauffé frappe en cadence. Un Jack-Pot virtuel prend s'affiche sur la moitié de l'écran, en vis-à-vis du visage de Virginie. Une étoile, puis deux. Le troisième rouleau hésite, une étoile, une bombe, une étoile, une bombe. Une bombe. "Ah la la !, quel dommage, Virginie, mais c'est la vie, c'est le jeu. Vous perdez tout Virginie. J'en suis désolé, mais notre La Chaîne vous offre un an d'abonnement à notre partenaire, Télé journal, ainsi qu'un crédit de 1000 euros Cofinoga." Rien qu'au mot "crédit" Virginie revit le visage de la guichetière de la banque qui lui a retiré sa carte, les leçons de morale dans les lettres de remboursement, les menaces, mêmes, puis la honte lorsque sa mère l'a appelé affolée parce que la société de recouvrement faisait pression sur elle. "Avec les crédits Cofinoga, vous pourrez quand-même réaliser une part de vos rêves Virginie, " Jean-Pierre Delcroix n'alla pas plus loin. Le réalisateur n'a même pas eu le temps de basculer la caméra lorsque son crâne a éclaté sous le choc du tabouret que Virginie brandissait en hurlant "Salaud, Salaud !" Générique, Publicité.
Par Schneckenburger
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Mardi 17 janvier 2006 2 17 01 2006 20:16
Jean Peyrelevade, héros de la lutte des classes.
Le Monde du 17 janvier a consacré une pleine page à Jean Peyrelevade, grand commis de l'Etat, ex grand patron de diverses entreprises et objet d'une poursuite judiciaire aux Etats-Unis. Ce monsieur qui a longtemps profité du système économique développerait aujourd'hui une critique du capitalisme. Il a beau jeu.
Il fut un temps où le mouvement ouvrier dénonçait les 100 familles. Aujourd'hui on dénoncerait l'intolérance du ton, on fustigerait les attaques ad hominem.
Et ce Monsieur aurait bien des soutiens. On apprend dans l'article que Chirac le soutient. On apprend que Pierre Rosanvallon, qui a succédé à Pierre Bourdieu au Collège de France est un ami de trente ans. Pascal Lamy, ancien socialiste, ex commissaire européen, et maintenant dirigeant de l'OMC en est un aussi. Sans doute se rencontreront-ils à Davos.
Car s'il n'y a plus ces cent familles, il y a des amitiés qui constituent un même monde. Jean Peyrelevade a traversé les majorités : Mauroy, Rocard ou encore Balladur. Jean Peyrelevade a dirigé les plus grands groupes financiers : Suez, Stern, UAP, Crédit Lyonnais. Qui l'ont remercié. Le Crédit Lyonnais, qui après la faillite a coûté à chaque français, lui verse 432000 euros par an.
On aurait aimé que les smicards, que les rmistes touchent autant. Mais à 600 euros par mois, on a pas le droit de critiquer les excès du système. On les vit et on ferme sa gueule.
Il paraît qu'il n'y a pas de lutte des classes.
Par Schneckenburger
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Dimanche 19 février 2006 7 19 02 2006 22:25
Moi qui suis profondément athée, et appartiens à ceux qui sont condamnés par avance par tous les religieux, je n'ai a priori rien contre une caricature anti cléricale, contre Moïse, Jésus ou Mahomet - les "trois imposteurs" comme le dit un livre clandestin du 17° siècle - mais celles-ci semblaient évidemment constituer une provocation et un amalgame. D'où la montée aux extrêmes de part et d'autres qui nous enferment tous dans un faux débat : liberté d'expression ou respect des convictions religieuses. Qu'un journal populiste danois souffle le feu sur les braises est criminel ; qu'il y ait des extrémistes qui s'en saisissent pour manipuler les foules l'est aussi. Tous criminels : les fachos comme les ultras. On est peu de chose quand des deux côtés certains tentent de théoriser et de faire advenir le choc des civilisations. Mais comment alors faire entendre la voix qui entend s'opposer aux xénophobes comme aux tenants de l'obscurantisme ? Comment ne pas être soi-même pris dans des approximations qui confinent souvent à l'amalgame. L'opposition n'est pas entre la civilisation et la barbarie, l'occident et le monde musulman : elle parcourt tous les peuples, c'est celle de la modernité et de la tradition, celle des lumières et de l'obscurantisme. Peut-être qu'Epicure avait raison, quoiqu'en pense le Voltaire de l'Affaire Calas et de la lettre sur la tolérance : il nous faut cultiver notre jardin. Vivons heureux en attendant la guerre, et peut-être que cette vie heureuse, faite d'amitié, aura raison de l'irrationnel, qu'elle servira d'éthique.
Par Schneckenburger
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Mardi 4 avril 2006 2 04 04 2006 12:12
Chaque mobilisation contre la volonté affichée par le pouvoir de transformer la société contre elle-même oppose ceux qui voient dans le gouvernement ce qui force le peuple à obéir à ceux qui se font les partisans de la désobéissance. Passons sur la mauvaise foi partagée par tous ceux qui, au pouvoir ou contre lui, arguent de la démocratie. Chacun confond ici la démocratie avec son intérêt, car chacun croit exprimer une majorité toujours introuvable. Ce n'est certes pas la rue qui gouverne : mais le veut-elle seulement ? La contestation par la rue ne vise pas à gouverner, à faire obéir, mais à réaffirmer la résistance à l'autorité. Et cet acte de refus en lui-même est un indice de la démocratie. Il y a des sociétés ou se refus est impensable. Dans les sociétés traditionnelles, car la politique n'y est pas conçue comme décision et discussion. Dans les dictatures, parce que la décision s'y impose sans discussion possible. Dans les républiques parlementaires, dès lors que la loi est censée s'appliquer dans toute sa force. En forçant le CPE le gouvernement tout entier, premier ministre, parlementaires, ne pouvait que s'exposer à cette contestation. Somme toute, la contestation est ici au contraire l'affirmation de la démocratie : mouvement par lequel le peuple ne se laisse pas forcer. Et dans la contestation, dans la foule, aussi bigarrée soit-elle, s'affirme autre chose que le refus inconsidéré. Les manifestants affirment leur existence et leur pouvoir de décider de leur vie, que veut leur dénier le CPE. Le CPE, en instituant la possibilité d'un contrat de dupes, d'un contrat qui n'engage que le salarié, niait justement la possibilité pour les salariés à affirmer leur simple existence. Le pouvoir l'a oublié : on ne peut faire l'impasse du peuple. Il découvre que toute négation entraîne une affirmation : à la négation du salarié répond le refus du CPE qui est une affirmation de soi.
Par Schneckenburger
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Dimanche 28 mai 2006 7 28 05 2006 13:46
Suivant que vous serez Puissants ou Misérables, les jugements de Cour, vous rendront Blanc ou Noir, disait La Fontaine. L'idéologie républicaine veut faire croire que la justice rend aujourd'hui ses jugements de manière impartiale. Les nobles âmes s'indignent alors que le Président Chirac vienne de gracier Guy Drut. Et il est vrai qu'en faisant croire aux puissants d'aujourd'hui - les ministres, les chefs d'entreprise - qu'ils pourront échapper aux peines, le Président Chirac porte un coup à l'institution judiciaire. Vous pouvez condamner les puissants, mais je m'arroge le droit de les gracier. Et tout petit baron, chef de parti, chef d'entreprise, V.R.P. du sport commercial pourra espérer un jour échapper à la peine. Beccaria, dans son livres Des délits et des peines, de 1764, nous invitait à refuser de la même manière les peines injustes et la grâce. Toutes les deux conduisent à se défier de la justice, et à commettre des crimes : soit parce que la justice apparaisse injuste dans la brutalité de ses sanctions ; soit que l'on espère un jour y échapper. Chirac vient de donner raison à ceux qui, par leur position sociale élevée, croient échapper aux foudres de la justice. Mais la Justice elle-même, l'Institution policière et judiciaire, nous a également habitué à l'injustice de ses peines. Les détournements de fonds opérés par les chefs d'entreprise ou les partis de gouvernement sont régulièrement amnistiés, lorsqu'ils ne sont pas carrément ôtés des délits. En revanche, au nom de la lutte contre l'insécurité, c'est tout le mouvement social qui se trouve criminalisé. Les milliers de jeunes - 4350 selon la police elle-même ! - arrêtés lors de leur lutte contre le CPE le savent bien. Déjà 71 d'entre eux ont été condamnés à des peines de prison ferme. Mais ils ne sont pas champions de saut d'obstacle. Ils ne cautionnent pas le sport marchandise. Ils ne défendent pas les contrats publicitaires.
Par Schneckenburger
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