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Conatus

De tribus impostoribus, ou l'imposture permanente.

1 Octobre 2006, 11:52am

Publié par Schneckenburger

De tribus inpostoribus

En ces temps où refleurissent les anathèmes  provenant de toute part, il rappelons-nous combien la lutte contre le fanatisme religieux et toutes les formes de superstition ont coûté cher aux libres penseurs.

Il en a fallu des combats pour qu'un philosophe aussi vertueux queKant puisse écrire en 1784 que les  Lumières désignaient "la sortie de l'homme de la sa minorité dont il est lui-même responsable." (Réponse à la question  Qu'est-ce que les lumières). Et si cette réponse n'allait pas de soi, c'est qu'en effet en faisant de l'homme un enfant, bien des tuteurs s'arrogeaient de penser à sa place, c'est-à-dire de lui refuser ce que Kant appelle en effet "la devise des lumières" : "Sapere aude ! ", Ose penser !
Les religions, et en France, singulièrement la religion catholique, ont en effet usé de tous les moyens pour faire taire ceux qui osaient penser par eux-mêmes? Le libres penseur, en effet dérange moins par ce qu'il pense, que par ce qu'il dénonce ceux qui veulent préserver le monopole de la vérité.

Ils furent nombreux à affirmer à leur risque et péril qu'en matière de religion et de morale nul ne peut détenir la vérité et vouloir l'imposer. Tous n'avaient pas la subtilité et le pouvoir d'un Montaigne affirmant que "chacun appelle barbarie ce qui n'est point de son usage"(Essais, I, XXXI, Des cannibales).

Pour avoir osé dire que "toutes les religions ont observé d'ôter à l'homme la félicité du corps en Dieu afin de le rendre toujours misérable et garder le meilleur pour ceux qui les ont inventéées", Geoffroy Vallée fut brûlé vif en 1574 à 24 ans, à la demande expresse du roi Charles IX - celui-là même qui tirait au fusil sur les protestants le jour de la Saint-Barthélémy. Et ce jour un révérend père jésuite de commenter : "Par le commandement du roi, on en fit un beau sacrifice à Dieu, en place de Grève, et fut brûlé demi-vivant."

C'est qu'au seizième siècle circulent divers textes qui remettent en cause le pouvoir des religions. D'inspiration épicurienne, ils dénoncent les puissants qui usent de la crédulité du peuple. Ils annoncent Spinoza, qui écrira que certains font "de la volonté de Dieu, cet asile de l'ignorance." (Ethique, appendice à la partie I).

Ainsi est-il au XVIII° du Livres des trois imposteurs, circulant dans une première version sous le titre De tribus inpostoribus au XVI°. Ces œuvres, retrouvés dans certaines bibliothèques sous l'appellation de De l'esprit de Spinosa, affirment d'une part que les religions sont des instruments de pouvoirs, et d'autre part que ce pouvoir repose sur la plus grande ignorance et à tout intérêt à la maintenir. Ces critiques émanent de tous les sphères d'influence religieuse : si Epicure en était le représentant paien, on peut en trouver en terre d'Islam comme chrétienne ou juive.  Abu Tahir en 930, prenant et pillant la Mecque affirme "En ce monde, trois individus ont corrompu les hommes, un berger, un médecin et un chamelier. Et ce dernier a été le pire escamoteur et le pire préstidigitateur des trois."

A ces trois imposteurs répond la sainte alliance des religieux, toujours prêts à faire front commun quand ils sentent que l'attaque ne vise pas tel ou tel dogme, mais le dogmatisme. Lorsqu'une fatwa fut lancée contre Salman Rushdie, on a brûlé un cinéma à Paris, parce qu'il projetait "la dernière tentation du Christ" d'après Nikos Kazantzaki.


Relisons donc De tribus inpostoribus
"Il est un dieu, et l'on doit l'honorer, affirment beaucoup de gens avant de savoir ce qu'est Dieu, ce qu'est être et dans quelle mesure ceci est commun aux corps et aux esprits qui se distinguent les uns des autres. Ils l'affirment aussi avant de savoir ce que veut dire honorer Dieu. En attendant, ils mesurent l'honneur rendu à Dieu à l'aune de l'honneur que l'on doit rendre à des personnalités d'exception.
Ce que doit être Dieu, ils le décrivent selon l'aveu patent de leur non-savoir. Car, dans la distinction entre Dieu et le reste des choses, il est nécessaire d'affirmer, sur la base du déni des concepts vrais, qu'il est l'étant illimité, c'est-à-dire quelque chose dont ils ne peuvent connaître ou saisir les limites. Mais ils ne disent pas qui l'a créé, parce qu'ils ne le savent pas et ne le comprennent pas. (…)"

In L'art de ne croire en rien, Livre des trois imposteurs, édition de R. Vaneigem, Rivages poche

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