(Les plus anciens savent de quoi il s'agit)
Little Peak, 123 âmes, rue principale, au soleil de midi. Du saloon montent quelques notes dun vieux piano mécanique, tandis que le clocher sonne ses douze coups. Dans cette ville à louest du Pecos tout semble très calme. Trop, peut-être.
Un vieux chat noir lève à peine une paupière quand le cheval arrive, au pas, et quen descend un homme au long manteau. Il attache son cheval devant la porte du saloon, lui donne une caresse à lencolure.La cloche sonne son dernier coup.
Il relève brièvement son stetson noir, couvert de poussière. Dun long mouvement circulaire, sa tête parcours lensemble de la rue : léglise, le barbier aux rideaux jaunis par le soleil, le general store et, en face, à côté du Sheriff, le bureau dadmission des concessions minières. Fermé, semble-t-il. Un nouveau coup dil, à lÉglise et à son petit cimetière. Il a un léger hochement de tête, crache une fois par terre et monte les deux marches qui mènent à la porte à double battant doù sort la musique.
Il sapprète à pousser la porte, quand son mouvement est stoppé par une voix qui lui dit :
Eh, étranger, cette ville nest pas une ville où lon sarrète. Elle est malsaine pour les étrangers.
Il toise un moustachu assis sur le banc, une bouteille de bourbon entaméeà ses pieds. À lombre de lauvent qui encadre lentrée du saloon, ce dernier semble attendre le passant. Lhomme au Stetson noir ne répond pas. Il fait un pas de plus.
Étranger ! Tu ne comprends pas ce que je te dis ? Ustedes no comprendo ? Tu connais peut-être mieux le son dun colt ?
Avant que le moustachu nait eu le temps de faire un mouvement, il se retrouve avec un long canon pointé entre les deux yeux. Lhomme au Stetson noir ouvrit alors la bouche pour la première fois : Je connais très bien le langage du colt, ami, mais il y a une chose que tu ne sais pas, toi, et tu sais laquelle ? Une goutte de sueur perle sur le front du moustachu, puis deux, trois.
Il ne fait aucun mouvement, si ce nest celui provoqué par son haleitement. Tu sais laquelle ? répète lhomme au stetson. Non bafouille alors le moustachu. Je vais te le dire, ami. Tu ne sais pas qui est étranger, ici. Il range son colt, et, sans un mot de plus entre calmement dans le saloon.
Il sasseoit à une table, dans le coin opposé au piano, face au miroir. Le piano sest arrêté de jouer, les quatre joueurs de pokers de la table centrale ont levé leurs yeux de leurs cartes. Le patron qui essuyait une verre stoppe son geste. Il jette un il à la porte, puis à un autre moustachu accoudé au comptoir, qui paye sa bière, sort en disant : tu ne demandes pas à létranger ce quil veut, Franck ?
Si, si. réponds le patron de bar : Quest-ce que ce sera, étranger ?
Un bourbon, un sept ans dâge. Les joueurs ont reposé leurs cartes sur la table et contemplent désormais létranger qui a conservé son Stetson.
- Je ne sais pas si jen ai, il faut que jaille voir.
- De là où je viens, on ma dit quil y a sept ans le vieux Nick faisait le meilleur bourbon du coin. Même quil avait plusieurs fois sauvé son scalp rien quen faisant respirer lodeur aux indiens qui arrêtaient son chariot.
- Tu
Tu as connu le vieux Nick, étranger ?
- Peut-être, peut-être. Qui sait qui la connu, qui sait ce quil est devenu, qui sait ce qui lui est arrivé
Alors, il vient ce Bourbon ?
- Tout de suite, étranger, tout de suite.
Le patron sapproche, pose le verre quil était en train dessuyer, verse une rasade. il commence un demi tour, lorsque lhomme au stetson lui dit : Laisse la bouteille, il se peut que jaie à offrir un verre.
Il boit lentement son verre, et repose le verre avec un claquement sec, puis pose ses deux mains sur la table.
À ce moment la porte souvre, les deux moustachus entrent dans le bar, cherchent des yeux lhomme au Stetson et le trouvent. Ils tiennent chacun un fusil. Les joueurs de pokers se sont retournés. Un troisième homme entre, il porte un Stetson beige, une veste sombre, et sur la veste une étoile brillante. Il jette un regard à la table de jeu, puis lance : Eh, franck, ton piano sest arrêté ?, puis vient à la table de létranger.
- Alors, létranger, on sarrète dans ma ville ?
- Dans ce pays, on est tous un peu étranger dans une ville, non ?
- Peut-être, mais ici cest toi létranger et cest ma ville, et ce tant que je porterai cette étoile. Que vient tu faire ici, étranger, ce nest plus une ville où lon sarrête. Il ny a rien à y faire : lhotel est fermé, la prison est pleine. Il ny a que le cimetière qui ait encore quelques places, mais, tu vois, tu nas pas lair dun étranger à aimer les cimetières.
- Je venais juste boire un verre à la santé du vieux Nick.
Le patron, qui venait de servir une bière lacha le verre plein qui se déversa sur les bottes du moustache qui avait repris sa place au comptoir, mais faisait face à la table de létranger.
Le shérif a un moment dhésitation, juste un clignement de paupières, puis dit : je peux boire un verre à sa santé avec toi, étranger ?
- Bien sûr shérif. Je nattendais que cela.
Le Shérif sassied, et, sur un signe, le patron lui apporte un verre vide. Létranger lui sert un verre, sen verse un. Le Shérif lève son verre et dit : Au vieux Nick !
- Au vieux Nick, répond létranger. Au moment où le Shérif boit sa première gorgée, létranger lâche son verre, et en un instant dégaine : dun coup, le Shérif reçoit la balle en pleine poitrine. En tombant, il renverse la table, létranger est déjà à terre.
Deuxième coup, le moustachu du bar sétend dans la bière sale et les crachats.
Le deuxième moustachu tire une fois, mais dans sa précipitation rate son coup et se retrouve avec une balle là où létranger lui avait posé le canon quelques minute plus tôt.
Il y a une autre chose que tu ne sais pas, lami, dit létranger, cest que le son de mon colt, on ne lentend quune fois.
Le Shérif agonise. Entre deux râles, il demande : Mais, qui es-tu, étranger ?
- Qui je suis na pas dimportance. Mais qui était le vieux Nick, ça, cest important. Il nétait pas un étranger dans sa ville, avant quun rascal comme toi narrive, ne le tue et ne prenne sa mine.
- Comment le savais-tu ?
- Tout se sait, dans ce pays, surtout quand disparaît le meilleur producteur de Bourbon.
Létranger pose une pièce sur le comptoir, savance vers la porte et dit :
Lhotel est désormais ouvert aux étrangers, faîtes en sorte que la prison se vide. Le cimetière, lui, est plein, maintenant.
Il sort, monte sur son cheval. Il relève une dernière fois son Stetson noir et traverse lentement la rue. Léglise, toute de chaux blanche, semble léclairer, les rideaux du barbier lui semblent plus propres, maintenant.
Au bout de la rue, un gamin lapostrophe :
Dis, monsieur, cest toi qui a tué le méchant Shérif ?
Létranger sarrète un instant. Il regarde la rue, le cimetière, la prison.
-Il ny a pas de bon Shérif, petit, jamais. Il y a parfois de plus grands méchants que les Shérifs, mais ça nest pas une raison. Dans ce pays, il y aura toujours des vieux Nick qui refuseront de servir des Shérifs et des méchants. Cest ça qui compte.
Dun coup de talon, létranger fait partir son cheval. Un nuage de poussière sélève un court moment. Ouest, plein ouest.
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