Samedi 24 novembre 2007 6 24 /11 /2007 17:55
Le projet de réforme constitutionnelle proposé par la commission « Balladur » constitue un danger réel pour la démocratie. Il propose en effet de modifier profondément l’esprit de la Constitution française, par l’ajout d’une ligne à l’article 5 : « Il définit la politique de la nation. » Il, c’est le Président de la République française. Quel est ici le danger encouru ? Cela ne correspond-il pas au fonctionnement réel des institutions françaises ?

Il est vrai que l’hyper président Sarkozy nous a habitué à faire du Président de la République celui qui définit la politique de l’État. Des circulaires ministérielles qui jusqu’alors se contentaient souvent de titres neutres, le traduisent bien. Son activisme à tout crin – sauf lors du point fort des grèves des cheminots – le conduit non seulement à déterminer la politique, mais même à la mener.

Cela à vrai dire n’est pas complètement nouveau : il y avait une certaine imposture des politistes de plateaux télé à faire du Président un homme neutre, au-dessus des partis. La présidentialisation du régime, voulue par le Général De Gaulle et entérinée par ses successeurs, au premier rang desquels François Mitterand a en effet contribué à une vision téléologique de la politique : tous, partis, gouvernement, députés, semblaient en effet conduits par le Président en titre ou ceux qui aspirent à l’être.

C’est en même temps oublier que la présidentialisation du régime a une autre appellation : renforcement du pouvoir exécutif, ce qui pour Montesquieu et Rousseau constituent une figure du despotisme.

Il faut pour prendre la mesure de cela, revenir sur le sens d’une Constitution dans la doctrine moderne du droit politique, et mesurer les conséquences pour la démocratie des relations entre le pouvoir exécutif, législatif et judiciaire.

Une Constitution est, au sens de Hegel dans ses écrits de jeunesse, « l’esprit d’un peuple. » En effet les principes et fragiles équilibres entre les droits et devoirs, les forces en présence, sont définis par la Constitution et organise la vie politique des citoyens, laquelle – n’en déplaise aux tenants d’un ordre immanent de la société – prescrit les actions possibles et les interdits des citoyens. Ce qu’elle définit est d’une importance considérable, moins en raison d’un juridisme obtus, mais bien par les effets réels en terme de liberté publique de domaine d’exercice de la loi qu’elle permet ou refuse.

La démocratie désigne un idéal : celui du peuple se gouvernant lui-même. C’est même le « principe » même de la Constitution de la cinquième République « gouvernement du peuple, par le  peuple et pour le peuple. », le principe se distinguant de sa « devise » : « liberté, égalité, fraternité ».
Du principe à la réalité il y a toujours un pas, ce qu’il faut bien appeler un compromis historique en raison de l’inadéquation du principe de souveraineté avec la démocratie : car s’il y a gouvernement du peuple par le peuple, cela signifie que celui qui dirige  - principe de gouvernement et non principe d’autonomie – est celui qui est dirigé.
On doit à Rousseau l’idée que le peuple peut-être gouverné parce que le gouvernement n’est en lui qu’un corps spécial (Contrat Social, Livre III) qui n’a d’autres fonctions que d’appliquer la loi, là où le peuple définit la loi comme effet de sa volonté générale. Le peuple est souverain.

A cette configuration de principe, s’ajoutent historiquement, pour des modalités pratiques, le principe de représentation par une Assemblée spécialement désignée à cet effet qui détient le pouvoir législatif. Autrement dit la politique de la nation, doit être définie par la loi (puissance législative) et appliquée par le Gouvernement (puissance exécutrice).
Déjà, la cinquième République a donné au gouvernement une grande part du pouvoir législatif, non seulement dans la mesure où il a l’initiative des projets de loi, et où ce qu’on nomme le pouvoir réglementaire constitue à bien des égards un homologue d’une législation.
La cohabitation, possible jusqu’aux réformes décidées par Chirac et Jospin, montrait cependant à l’évidence que le gouvernement demeurait davantage l’émanation du pouvoir législatif, car de fait toujours choisi parmi la majorité parlementaire.

Sarkozy ne fait donc en quelque sorte qu’accentuer une tendance voulue à droite et à gauche par les partis dits de gouvernement. Ils sont en effet des partis de gouvernement au sens propre et tombent sous le reproche signalé par Rousseau : les gouvernement tendent à se maintenir en corps contre la volonté souveraine du peuple ; tendance sociologique remarquée dès la formation des partis sociaux démocrates par Robert Michels, loi d’airain de l’oligarchie.

Lisons Rousseau, Du Contrat Social, III, X :
« Le gouvernement se resserre quand il passe du grand nombre au petit, c'est-à-dire de la démocratie à l'aristocratie, et de l'aristocratie à la royauté. C'est là son inclinaison naturelle (a). S'il rétrogradait du petit nombre au grand, on pourrait dire qu'il se relâche mais ce progrès inverse est impossible.
En effet, jamais le gouvernement ne change de forme que quand son ressort usé le laisse trop affaibli pour pouvoir conserver la sienne. Or, s'il se relâchait encore en s'étendant, sa force deviendrait tout à fait nulle, et il subsisterait encore moins. Il faut donc remonter et serrer le ressort à mesure qu'il cède; autrement l'État qu'il soutient tomberait en ruine.
Le cas de la dissolution de l'État peut arriver de deux manières.
Premièrement, quand le prince n'administre plus l'État selon les lois, et qu'il usurpe le pouvoir souverain. Alors il se fait un changement remarquable; c'est que, non pas le gouvernement, mais l'État se resserre; je veux dire que le grand État se dissout, et qu'il s'en forme un autre dans celui-là, composé seulement des membres du gouvernement, et qui n'est plus rien au reste du peuple que son maître et son tyran. »

Autrement dit, la tendance actuelle confie aujourd’hui de plus en plus de pouvoirs législatifs et réglementaires au Président, qui tend donc à se substituer à la relative puissance législatrice que le peuple exerçait, indirectement, par l’Assemblée Nationale.

Pure conjecture de philosophe ? Anachronisme qui consiste à plaquer Rousseau sur une constitution dont on peut également faire remonter une part de l’origine chez Montesquieu ? Notons que pour Montesquieu, la critique serait analogue : en réunissant sous les mains du Président la puissance législative – il définit la politique de la Nation – et la puissance exécutrice – y compris la force armée – il ne reste plus que le pouvoir judiciaire, et encore est-il de nouveau lié au pouvoir exécutif. Ainsi Sarkozy accomplit également ce que craignait Montesquieu : « Aussi les princes qui ont voulu se rendre despotiques ont-ils toujours commencé par réunir en leur personne toutes les magistratures » (Livre XI, VI)

Si l’on suit Rousseau, l’avenir est assez sombre. Il poursuit le texte évoqué ci-dessus par cet avertissement : « De sorte qu'à l'instant que le gouvernement usurpe la souveraineté, le pacte social est rompu; et tous les simples citoyens, rentrés de droit dans leur liberté naturelle, sont forcés, mais non pas obligés d'obéir. » C’est bien la définition d’un gouvernement autoritaire, qui fera usage de la force publique pour imposer des vues auxquelles il n’est plus légitime d’obéir.

Par Schneckenburger
Ecrire un commentaire - Voir les commentaires - Recommander
Mercredi 21 novembre 2007 3 21 /11 /2007 20:54
La représentante du patronat, Mme Parisot, dit tout haut ce dont patronat rêve depuis l'accession au pouvoir de Nicolas Sarkozy - celui dont les amis payent des vacances en yacht ou aux États-Unis :

"Je me demande s'il ne faut pas accepter de mettre sur la table la question de la suppression de la durée légale du travail" relate Libération aujourd'hui.

Elle ne fait que rappeler à ceux qui veulent l'oublier la réalité de l'exploitation des salariés : ils doivent trimer pour que les profits s'engrangent. Qu'ils ne parlent pas de concurrence internationale : comme le signalait déjà Jaurès, les patrons ont toujours tenu ce discours, y compris dans les instances internationales où ils ont refusé toute mesure concertée de réduction du temps de travail.

Aujourd'hui où l'on parle des grévistes comme des "preneurs d'otages" - ceux qui ont vraiment été pris en otage apprécieront, où l'on accuse déjà les grévistes de ralentir l'économie, et même de mettre en danger la population, heureusement que le Medef nous rappelle à leur vision du monde : travailler plus chaque jour, chaque semaine et toute notre vie parce que le Medef demande la hausse de la durée de cotisation jusqu'à 45 ans.

On peut m'accuser de simplisme. Mais dire que le droit du travail ne compte pour rien, demander purement et simplement de supprimer la durée légale du travail ce n'est pas simpliste ?
Par Schneckenburger - Publié dans : conatus
Ecrire un commentaire - Voir les commentaires - Recommander
Mercredi 14 novembre 2007 3 14 /11 /2007 17:18
L'actualité sociale selon les médias...

Depuis que la colère étudiante et professorale monte, Le Monde donne essentiellement la parole à ceux-là mêmes qui ont souhaité que la Loi Pécresse s'applique,  notamment les Présidents d'université qui ne peuvent que se réjouir de voir leur pouvoir personnel augmenté.

Pour faire contrepoids, voici l'article du collectif des enseignants de Science politiques de Paris 8 Vincennes-Saint-Denis. J'en suis, modestement.

Dans Libération d'aujourd'hui un rapide rappel sur le prétendu cas français qui serait le seul à donner tellement dans le conflit social. Il permet de dénoncer un certain nombre de mythes et surtout de manipulations. J'en retiens la conclusion : "Telle est peut-être l’explication finale de la position actuelle de nos dirigeants quant au droit de grève : des proclamations destinées à satisfaire tant l’hostilité (réelle) des médias que celle (supposée) de la population. Ainsi alimente-t-on, sans doute à dessein, les préjugés de ses concitoyens…"

La lutte continue, parce que la lutte est continuelle.
Par Schneckenburger - Publié dans : conatus
Ecrire un commentaire - Voir les commentaires - Recommander
Mardi 18 septembre 2007 2 18 /09 /2007 20:01
En reprenant à son compte l’amendement du député Mariani, le gouvernement de Sarkozy franchit un nouveau pas dans l’ignominie. L’instrumentalisation politique de la crainte de l’étranger constitue le ferment du racisme. Et à ce jeu là cette droite là excelle.

Au moment où le gouvernement aborde ses premières difficultés économiques et sociales, et souffre de ses premières baisses dans les sondages, la ficelle est un peu grosse. Mais la légèreté ne semble pas faire partie du vocable des nouveaux communicants.

Et là tous les artifices de la rhétoriques y passent, en commençant par l’évidence : « si l’on n’a rien à se reprocher, on a rien à craindre » ; ou « pourquoi rejeter une méthode moderne. »
Et pourtant c’est toujours celui qui reproche qui tient cet argument, c’est toujours le conservateur qui accuse l’autre d’archaïsme.

Le gouvernement entend se placer du côté de la vérité et de la modernité contre les idéologues et les archaïques. La vérité c’est que la modernité a su séparer la citoyenneté et la filiation du sang.
Par Schneckenburger - Publié dans : conatus
Ecrire un commentaire - Voir les commentaires - Recommander
Lundi 27 août 2007 1 27 /08 /2007 11:26
Il est sans doute de bon ton de critiquer le bruit suscité par chacune des apparitions people de Sarkozy, et de dénoncer le silence qu’elles provoquent sur les vrais sujets. Ainsi les Hot Dog pris avec Bush semblent plus importants que le revirement de la politique étrangère de la France ; son jogging plus édifiant que la politique d’arrestation des sans-papiers ; le voyage sur un Yacht plus préoccupant que la politique sociale néo-libérale annoncée. Il reste nécessaire en effet de dénoncer la politique spectacle, parce qu’elle se substitue au réel.

Pourtant ne doit-on pas voir dans cette politique d’apparat une certaine vérité politique ? Sartre, dans L’être et le néant, se félicitait de ce que la pensée moderne en avait fini avec les qualités cachées pour se contenter du réel tel qu’il apparaît. Partons donc de l’idée que l’être est le paraître, dans la mesure où nous devons prendre au sérieux la manière de présenter la politique comme autant de gestes c’est-à-dire d’actes politiques.
Sous la dictature du Président Mao, de nombreux portraits tendaient à rajeunir le despote ; sous Staline, on gommait certains opposants sur les photographies pour les faire disparaître des mémoires autant que de la vie. Que sont devenus les bourrelets de Sarkozy ? On objectera que la France n’est pas une dictature, et que l’ordre n’est pas venu de l’Élysée. Pas plus sans doute que le Président Mao ait de lui même intimé l’ordre d’effacer des rides sur ses portraits :  l’autocensure est tout autant la marque d’un régime que la censure officielle.
Pourquoi les bourrelets de Sarkozy devaient-ils disparaître ? Le Président Sarkozy affirme vouloir réintroduire du volontarisme en politique. On distingue souvent le mouvement totalitaire par sa volonté de contrôler tous les aspects de la vie jusque dans leur intimité. Le corps qui se résorbe, le bourrelet rebelle nous rappelle que le réel ne se plie pas aux injonctions du pouvoir. Celui qui récemment provoquait en affirmant le primat du gène sur l’éducation, de la nature sur la culture, nous montre ici quel est le fond de sa pensée : celui qui échappe au contrôle doit être éliminé.

La raison en est peut-être plus prosaïque : Sarkozy est peut-être jaloux des abdominaux exhibés par Poutine. Pourquoi tant de focalisation sur les corps de nos hommes politiques ? Parce que la laïcisation du politique ne s’est pas encore totalement affranchie des représentations antérieures, et que le primat de l’exécutif est autant de restes de l’imaginaire médiéval où il était question du double corps du roi comme l’a si bien montré Kantorowicz dans son ouvrage éponyme. Alors la vie politique people possède le même sens, nos élus et nos dirigeants, comme dans l’Ancien Régime partage leur corps entre les servitudes de la vie politique et ses loisirs : ils vont de cour en cour, le practice de Golf remplaçant les chasses anciennes, le yacht se substituant aux courses hippiques. Ainsi ce n’est pas la médiatisation en tant que telle qui apparaît dangereuse : elle ne révèle que la monarchie encore dans l’esprit des politiques.
Par Schneckenburger - Publié dans : conatus
Ecrire un commentaire - Voir les commentaires - Recommander

Présentation

Recherche

Calendrier

Décembre 2009
L M M J V S D
  1 2 3 4 5 6
7 8 9 10 11 12 13
14 15 16 17 18 19 20
21 22 23 24 25 26 27
28 29 30 31      
<< < > >>
Créer un blog sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Rémunération en droits d'auteur - Signaler un abus